Comment traduire l'intraduisible ?
C’est le premier atelier de traduction de fable-Lab. Kedma lève la tête de son ordinateur et dit « Porte-manteau, je ne peux pas le traduire en créole haïtien. Il n’y a pas de manteau, donc pas de porte-manteau ! ». Ça fait sens. Kedma n’a pas non plus de traduction pour le mot radiateur.
Quand les mots nous manquent.
Quelques mois plus tard, nous tombons par hasard sur un petit bouquin coloré, le Tsun-dico. Ce livre rassemble des intraduisibles qui nomment dans une langue ce qui n’est pas pensé en français. Ou ce qui est pensé mais pas nommé. Par exemple, le tagalog (langue parlée aux Philippines) a le mot pambahay pour évoquer les vêtements douillets et confortables que l’on porte uniquement chez soi (on a fait de jolies cartes à la plotteuse avec ces mots 👋). Si les francophones de ce monde ne se privent pas de porter des vêtements confortables à la maison, la langue, elle, semble dans le déni. Du moins l’était elle, jusqu’à ce que l’anglicisme cosy s’installe. D’ailleurs l’emprunt à la langue anglaise cosy est aussi utilisé en français pour évoquer l’intraduisible hygge (mot d’origine danoise et norvégienne) qui évoque “un sentiment de bien-être, une humeur joyeuse et une atmosphère intime et chaleureuse. » (source : wikipédia)
Intraduisible, vraiment ?
Ce concept d’intraduisible nous plaît. Nous aimons l’idée que les langues se complètent les unes les autres. Que le fait de vivre, d’être et de penser différemment à travers le monde peut être matérialisé par des mots sans équivalent. Pour nous, c’est de la poésie, c’est laisser un peu de place au vide, à l’imagination. Laisser un peu de place pour laisser trainer un mot français dans un texte en turc, un mot igbo dans un texte en anglais.
Ce que nous aimons aussi dans les intraduisibles, c’est l’idée qu’ils sont au dessus des langues. Qu’ils ouvrent le champ des possibles. Les intraduisibles, c’est paradoxalement le signe que tout peut être traduit. Comme l’explique le philosophe Sénégalais Souleymane Bachir Diagne « Faire l’éloge de la traduction, “la langue des langues”, c’est célébrer le pluriel de celles-ci et leur égalité ; car traduire, c’est donner dans une langue hospitalité à ce qui a été pensé dans une autre, c’est créer de la réciprocité, de la rencontre, c’est faire humanité ensemble, c’est en quelque sorte imaginer une Babel heureuse. » (source : Arte)
Écouter les langues.
Au fil de nos ateliers, notre vision des pratiques de traduction s’est décloisonnée.
Dans un lycée de Pierrefitte, nous avons été accueillis par une classe de seconde avec près de trente élèves et autant de langues parlées (allemand, anglais, arabes littéraire, marocain, libanais et tunisien, bambara, capverdien, comorien, créoles guadeloupéen, haïtien et mauricien, espagnol, hindi, kabyle, kikuyu, kurde, lingala, punjabi, swahili, tamoul, turc, wolof).
La traduction du mot pâte a posé question dans certaines langues où il n’y a pas de mot unique pour traduire ce qui est si différent et que l’on rassemble au sein du même mot en français. On se souvient également du mot sage-femme, dont la traduction a souvent été bricolée par les lycéens et lycéennes ; beaucoup ont traduit de façon littérale en assemblant les mots sage et femme. Souvent le mot n’était pas connu des élèves, car ils et elles n’avaient pas encore eu l’occasion de l’entendre prononcé par leurs parents (certains ont d’ailleurs envoyé un texto à leur mère pour connaître la traduction !). D’autres mots n’existaient pas dans certaines langues et nous revenons là à la notion d’intraduisible. Par exemple, si le co-voiturage est un concept nouveau en France, le fait de partager une voiture se fait spontanément dans d’autres pays et l’action se passe ainsi de mot.
Les ateliers organisés avec le collectif Idemi Africa ont achevé d’ouvrir nos esprits formatés par l’illusion du monolinguisme français. Nos collègues locuteurs et locutrices de langues africaines (éwé, peul de l’adamaoua, fon-gbe, wolof, bambara) traduisaient tout. Ils et elles créaient de nouveaux mots, mélangeait les langues, se posaient mille questions mais ne se mettaient aucune barrière.
Traduire, sans se trahir.
Nous souhaitons partager l’enthousiasme et l’ouverture d’esprit vécus pendant ces ateliers avec des traducteurs et traductrices d’un jour. Cet article est là pour ça. Le travail entamé autour de Yiotta est aussi là pour ça.
Sur Yiotta nous traduisons des mots et parfois des phrases courtes. Les traductions sont proposées par tout un chacun, souvent au cours d’ateliers. Dans ces ateliers, il y a des personnes dont c’est le métier et d’autres dont c’est la passion. Il y a aussi des militants et des militantes qui souhaitent diffuser leurs langues ou rendre un certain vocabulaire largement accessible. Nous travaillons pour proposer un outil de qualité pour une traduction open-source et grand public car nous croyons dans le pouvoir de chacun à traduire, tout comme nous rêvons dans l’impact que pourrait avoir un commun numérique dédié à la traduction en terme d’apprentissage, de valorisation et de diffusion des langues.
Comme l’écrit la maitresse de conférence Claire Placial à propos de la traduction de textes et de sa théorie de la boule à facettes « Traduire c’est faire des choix. Un texte est comme une sphère que ses traductions recouvrent progressivement de facettes. Plus les traductions sont nombreuses, plus la boule à facettes tend à devenir une sphère. […] Et chacune de ses facettes réfléchit une partie de la lumière selon un angle particulier […] La pluralité des regards n’est pas un échec de l’interprétation mais une richesse. » (source : Langues de feu)
Traduire l’intraduisible en 6 conseils
Voici maintenant quelques conseils de traduction pour les mots sur Yiotta.
Ils sont écrits en langage clair pour être facilement compris et traduits.
Tout peut être traduit si une personne a envie d’expliquer et une autre personne a envie de comprendre. Quand un mot semble impossible à traduire dans une langue, on peut utiliser différents moyens de traduction.
Trouver un mot équivalent.
Un mot équivalent, c’est un mot proche.
Par exemple, l’équivalent français du mot japonais “kogarashi” (un vent qui annonce l’arrivée de l’hiver) peut-être la “bise” (un vent froid).
Il y a aussi des équivalents pour les noms propres.
Par exemple, l’équivalent des personnages Dupond et Dupont dans Tintin, est Thomson et Thompson en anglais, Jansen et Janssen en néerlandais ou encore Uys en Buys en affrikans.
Faire une périphrase.
Une périphrase, c’est une phrase qui explique un mot.
Par exemple :
une périphrase du mot “insomnie” peut être “difficultés pour dormir”
une périphrase du mot “souris” en informatique peut être “appareil pour cliquer”
Imaginer un néologisme.
Un néologisme, c’est la création d’un nouveau mot.
Ce nouveau mot peut utiliser les sonorités de la langue dans laquelle il est créé.
Par exemple :
“sími” en islandais est un néologisme qui signifie “téléphone”, littéralement “un fil qui parle”
“abrancabrandesque” en français est un néologisme qui signifie “incroyablement incroyable”.
Éviter la traduction littérale
La traduction littérale, c’est la traduction mot à mot.
On ne conseille pas cette traduction car elle peut créer des contre-sens (comme pour la traduction du mot “sage-femme” évoquée dans l’article)
S’inspirer des autres langues
Si vous ne trouvez pas de traduction dans votre langue, vous pouvez comparer avec les mots utilisés dans différentes langues. Par exemple, le mot “web” est traduit dans de nombreuses langues par le mot “toile” ou “toile d’araignée”, c’est par exemple le cas en amharique “ድር“ (c’est une traduction littérale qui s’est largement imposée !)
Créer un bel accident.
Certains mots du langage courant ont une histoire surprenante.
Par exemple, un vasistas est une fenêtre à hauteur des yeux. Ce mot existe en français, parce que les allemand demandaient “was ist das” (“qu’est-ce que c'est ? “) à travers cette petite fenêtre quand des visiteurs se présentaient chez eux. Les français ont alors utilisé cette expression pour qualifier ce type de fenêtre !
On peut :
traduire seul
traduire à plusieurs
regarder sur Internet
regarder un dictionnaire
demander à un proche
inventer
Septembre 2024 “Comment tout traduire ?” par fable-Lab.
Rédaction de l’article : Léa Oriol
Veille et expérimentations : Alexandre Gravaud, Amare Nigatu, Anne-Charlotte Oriol, Camille Bresch, Domitille Pestre, Marco Agellon, Yayneabeba Nigatu.
Cet article est partagé avec la licence CC BY-SA 4.0.
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